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Flash, 12-6: Propension aux mythes
Larbi dans le purgatoire
Par Estelle Dumortier
Copyright 2007 Estelle Dumortier
(Editor's Note/NDLR: For the English version of this article, click here. Pour la version anglaise de cet article, cliquez ici.)
PARIS -- Tout le monde attendait Myth, la
nouvelle création de Sidi Larbi Cherkaoui,
chorégraphe désormais incontournable dans la
programmation du Théâtre de la Ville depuis 2001
et qui en ouvrait la saison cette année, le 25 septembre. Au lever du rideau, rien de
spectaculaire: un décor délimité de chaque côté par deux pans de murs en bois ajourés tels des panneaux mauresques, et un fond dessiné par de
lourdes bibliothèques chargées de livres et de
quelques crânes, ainsi qu'une immense porte
ouvragée à deux battants, à la gauche de
laquelle, en mezzanine, se tiendront les
musiciens. Attendent là, des personnages et un
squelette assis sur des bancs et des chaises,
affairés à lire, à tricoter ou à attendre,
simplement. Le décor est planté: on devine une
grande famille aux portes du Purgatoire, ce lieu
de la théologie catholique où les âmes des justes
expient leurs péchés, ce lieu ou temps d'épreuve
et d'expiation où l'on souffre avant d'accéder à
la félicité éternelle.
Au départ du travail, Sidi Larbi Cherkaoui
désirait questionner les histoires, de celles qui
se concentrent sur l'idée du traumatisme, "ces
choses irréversibles qui arrivent dans une vie et
comment chacun les gère à sa façon." Puis il
s'est plus largement porté sur les mythologies,
"ces histoires qui n'ont pas de morale," selon lui.
Il s'agit donc bien toujours d'histoires mises en scènes comme une peinture de Brueghel où chaque danseur-acteur endosse un rôle, une image archétypale mouvante tout au long
des deux heures de spectacle.
Cette chorégraphie ambitieuse pour 14 danseurs et
7 musiciens se découpe en trois chapitres.
D'abord, l'attente. "Le temps ouvre ses portes à
qui sait attendre," parole fugacement inscrite
sur un écran au-dessus de la porte. Et des ombres
de sortir alors de soupiraux, de ramper, de
s'enrouler, de se cacher, de taquiner, comme une
troupe de chiens surveillés par la figurine d'un
loup en haut d'un escalier et accompagnés par le
son des tambours et de la cornemuse. "J'ai
longtemps cru que nous étions tout seul," nous
dit une femme malmenée par ces ombres. Et de
poursuivre: "On ne connaît rien de l'histoire
des hommes et des femmes, tout ce qui est animal
se passe finalement dans l'ombre."
Le second chapitre s'ouvre sur une citation de
Dante tirée du Purgatoire: "Oh ombres vaines,
sauf en leur apparence!" Là se jouent les
contrastes. Il s'agit d'entrées et de sorties, de
positif/négatif, d'un croisement sans fin figuré
par le labyrinthe tracé au sol comme un pavement
de cathédrale. Chacun veut préserver son
territoire, mais seul le squelette assis sur un
banc est le garant sinon d'une vérité, au moins
d'une certaine immuabilité. Et c'est pourquoi il
dérange, et c'est pourquoi les protagonistes
tentent de la subvertir en lui enfilant leurs
vêtements, en le travestissant. Lui seul,
pourtant, n'a ni ombre ni sexe.
Ce petit théâtre cruel se poursuit dans le
troisième chapitre éclairé d'une citation d'Henry
Miller: "Toute croissance est un saut dans le
noir." On y évoque là Eckhart et le Christ, la
mystique médiévale, l'alchimie, la psychologie
moderne, la symbolique, et on y annonce qu'il ne
s'agit en aucun d'évoquer un quelconque "avenir
historique." S'affrontent alors dans un combat
symbolique le cri et le silence, le livre et le
geste, la connaissance des mythes par ces livres,
leur naissance.
C'est avec une rare maîtrise que le jeune
chorégraphe belge de 30 ans dirige cette 'meute.'
Contrairement à son aîné Alain Platel qui l'a
repéré très tôt puis fait intégré dans le
collectif gantois Les Ballets C. de la B., Sidi
Larbi Cherkaoui ne travaille pas uniquement sur
l'individu mais intervient davantage "sur les
rapports entre les gens, sur cet entre-deux qui
crée des harmonies." Il
instaure alors un univers multipolaire où "le
soleil n'a jamais d'ombre," où pourtant "ce qui
est vrai c'est l'ombre de ce qu'on fait," où "le
vide existe," dixit les protagonistes sur scène.
A l'image de son univers, la gestuelle du
chorégraphe se concentre en un vibrato de
décharges électriques continues qui traversent
les corps, comme celui d'une tisseuse, cette
femme-araignée vêtue du noir qui répare nos
heurts et apprivoise nos peurs en un long et beau
solo. Motifs en spirale, danses au sol,
reptations, ces sortes de sens dessus dessous
constituent le vocabulaire gestuel de Sidi Larbi
Cherkaoui, vocabulaire qu'on reconnaît pour
l'avoir déjà vu dans Foi et dans Tempus
Fugit, mais qui est ici plus largement développé. Ces motifs variés, entre l'Alhambra et la cathédrale d'Anvers avec une incursion dans les mangas japonais,
témoignent du syncrétisme culturel dont fait
preuve depuis ses débuts cet artiste prodige
d'origine marocaine et anversoise.
C'est donc sans crainte qu'il associe sa
chorégraphie à la présence musicale de Patrizia
Bovi et de l'ensemble Micrologus qui
interprètent des musiques italiennes et
espagnoles du XIIème siècle. Car quoi de plus
évident que cette mosaïque de styles pour une
quête éclectique de l'origine, de plus singulier
que cette multitude des genres comme seuls
garants de notre histoire. A cet égard, Sidi
Larbi Cherkaoui réussit à nous entraîner entre
imaginaire et réalité, dans une composition
polyphonique parfois confuse et déroutante mais
qui fait aussi preuve d'une générosité où la
brillante implication des interprètes parvient à
effacer notre perplexité.
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